Peut-on être féministe et rôliste? #1

Question on ne peut plus importante pour une femme dans ce siècle.  Enfin non… une question qui semble commencer à faire irruption dans le vase relativement clos du rpg écrit.

Être féministe c’est, notamment, savoir choisir ses combats tout en ayant un recul nécessaire. L’exemple typique:  quelqu’un que j’apprécie beaucoup a écrit un article où il utilise l’expression de « salopes sans fierté » pour désigner les personnages ayant piétiné le coeur de ses propres personnages.

Pour remettre dans le contexte, un concours a été organisé sur la plateforme Infinite RPG. Il avait pour thème : « Vis ma vie de personnage« . Un thème suffisamment vague pour être compris de multiples façons et traité de tout autant de manières. Libre aux participants de choisir quel thème et sous quel angle ils voulaient traiter le sujet. Florimon a donc traité les personnages qu’il exécrait, ceux que l’on croise à tous bout de champ telles des photocopies de photocopies de photocopies. Dans les commentaires sur la page de l’événement sur Facebook, une lectrice s’est insurgée du ton (ce qui peut se comprendre) mais surtout d’une expression (le « salopes sans fierté ») en criant au slut-shaming.

Pour rappel, le slut shaming, c’est la honte des salopes. En gros, c’est considérer que les femmes ayant une sexualité débridée sont des putes; considérer qu’une femme violée l’a cherché…

Non non non… même avoir ce genre de haut n’est pas une invitation à aller fouiller une petite culotte.

Tout d’abord, voici la phrase « problématique:

Je pouvais parler de tout, des bonnes femmes que je crée et qui m’exaspèrent par leur gentillesse, de ces connards prétentieux qui me ressemblent beaucoup trop, avec leur petit cœur qui est mis en charpie. Par qui ? Ah voilà une bonne question. Passez moi l’expression, mais par des salopes sans fierté qui piétinent celle de votre talentueux rôliste ici présent.

Sans vouloir trouver des excuses à cette personnes, j’avoue la connaître assez pour savoir qu’il a le même style que moi: le second degrés voir le troisième ou quatrième comme arme de destruction des masses. En définitive, son objectif a été atteint: on s’arrête sur « salopes sans fierté » en s’insurgeant sur un sexisme sous-jacent de l’article au lieu de voir le reste de ses propos.

Pourquoi? Peut-être parce que cela dérange. On ne peut aimer le ton, c’est un droit. Pour beaucoup, le ton employé décrédibilise les propos tenus alors que, bien souvent, c’est par exaspération que la pédagogie est laissée de côté et que l’agacement prend le relais.

Mais revenons à nos moutons, voulez-vous?

Pour ceux qui ne voudraient pas lire l’article, il est question des personnages que l’on a tous au moins croisé une fois dans notre vie de rôliste: les personnages clichés, ceux qui ont toujours tout pire/mieux que les autres et qui font passer souvent Christian Grey (quitte à rester dans la daube, autant le faire bien) pour un petit joueur.

On parle donc de ceux qui ont une enfance pourrie (entourage violeur, brutalité, mort, violence…), une adolescence guère mieux, une vie adulte composée de vengeance aussi branlante qu’une personne âgée avec un Parkinson avancé. Cependant, je ne tiens pas à faire le plaidoyer de cet article qui a partagé les foules. Je préfère m’arrêter sur ce qui moi m’a choqué et qui révèle une tendance foncièrement sexiste dans le monde du rpg écrit.

Florimon, le nouveau Moïse…

Évoquons donc combien j’ai été choquée de voir que l’on préfère s’arrêter sur l’expression « salope sans fierté », quitte à traiter quelqu’un de sexiste tout en ne voyant pas combien ce que dénonce l’article est encore pire que le reste. Pour exposer mes propos, je vais reprendre ce qui a été dit dans les commentaires concernant l’article parce que le choc n’a pas été immédiat (hormis un « punaise, encore une qui voit du sexisme partout sans chercher plus loin ») et a été très progressif.

Personnellement, l’expression « salopes sans fierté » me dérange beaucoup, surtout dans une société où le slut-shaming est un problème quotidien pour la grande majorité des femmes

C’est un fait. Mais ce n’est pas la majorité des femmes, ce sont toutes les femmes (transgenre, cis ou autre) qui en sont victimes. Cependant, je tiens à nuancer que si le sexisme est un souci perpétuel, le slut shaming a tendance à s’inscrire dans un contexte sexuel.

Je rappelle que la définition de salope c’est  » Femme de mauvaise vie, dévergondée, débauchée. » et même si c’est pour parler d’un personnage, c’est toujours aux personnages féminins (tout comme aux femmes dans la réalité) qu’on reproche d’avoir une sexualité « débridée »

Pour une bonne définition du terme, je renvoie ici. Salope n’est pas uniquement que dans un contexte sexuel n’en déplaise. Son champ sémantique est suffisamment large pour provoquer un trouble. Certes, généralement salope est utilisé allègrement dans le domaine sexuel mais quand on veut s’insurger contre une expression, on cherche à vérifier le champ des possibles.

Cette phrase m’a également choquée : « Dans la vie (la vraie, la pure, la dure, la tatouée), connaissez-vous beaucoup de filles traumatisée ? Bien sur on en a presque tous connue une. D’autres d’avantages, mais pas mal exagéraient les faits. » Oui énormément de filles/femmes ont vécu des traumatismes, je rappelle qu’en France, 9 personnes sont violées chaque heure et que les victimes de viol sont à 91% des femmes. (pour en savoir plus :http://www.planetoscope.com/Cri…/1497-viols-en-france.html) Et puis de quel droit l’auteur se permet-il de juger « l’exagération des faits » ? Est-ce qu’il se met à la place des victimes pour savoir si celles-ci exagèrent les faits ?

Mon côté pointilleux ne met pas en doute des stats pour lesquelles je suis plutôt à jour. Cependant, si je suis loin de remettre en question la réalité du viol, je m’insurge contre une chose: apparemment, seul le viol est un traumatisme? Déconne…  Plus sérieusement, si la parole des victimes se libère (comme le prouve les dernières actualités sur le viol en France), il ne reste pas moins 80% des victimes de viols (ou de traumatisme) qui, pour des raisons diverses ou variées, ne parlent pas. 80%, 8 victimes sur 10. J’ajoute que Planetoscope c’est pas la meilleure source au monde…

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Au sujet des « faux viols »

Pour ce qui est l’exagération des faits, je donne raison à l’insurgée ci-dessus. Il n’appartient à personne de juger la parole d’une victime et son ressenti. Là, on ne peut pas vraiment voir ce qui a bien pu me choquer dans la plaidoirie contre cet article et les propos. C’est la prochaine citation qui m’a fait dé-ciller et tiquer violemment.

Personnellement, je ne vois pas en quoi c’est dérangeant qu’un personnage ait vécu des traumatismes dans la mesure où le jeu de rôle se veut plus ou moins réel. Ma mère est morte quand j’étais petite, ce n’est pas pour autant que je vais incendier tous les joueurs qui incarne un personnage dont la mère est morte.

Vous le voyez là? Quelqu’un qui demande de ne pas juger le ressenti des victimes de traumatisme mais qui semble n’accorder qu’un respect limité au ressenti des autres. A moins que l’insurgée soit tellement dans le trip « slutshaming/culture du viol » que seul le viol ne soit un traumatisme réel… Allez savoir…

Je m’égare.

Reprenons. Florimon nous parle des personnages qui ont eut une vie merdique (trop pour que ce soit crédible, réel, jouable), le tout pour « excuser » un comportement abject à l’âge adulte. Actuellement, dans le monde rp, le viol est à la mode. C’est à celui ou celle qui aura le plus grand nombre de viol et qui saura s’en remettre et se venger sur les autres. C’est le concours de la vie la plus merdique en justification. Le tout au plus grand mépris de celles et ceux (parce qu’un homme peut être aussi violé) qui ont été victimes de viol et/ou agression sexuelle. Il n’y a pas de « meilleur » traumatisme que d’autre. J’ai joué une panoplie de personnages traumatisés mais j’ai toujours pris soin de me renseigner avec délicatesse (le premier qui rigole en liant Gudule et délicatesse, je le défonce) et empathie.

La perte d’un être cher, le viol… Il faut une grande force pour passer outre et apprendre à vivre avec. Voir Jean ou Jeanne Dupont utiliser cela pour justifier un mépris, une vie sexuelle ou autre… C’est… je ne trouve même pas de mot pour le dire: pire que du mépris mâtiné d’indifférence et d’ignorance crasse. Il y a des personnes qui s’en moquent que d’autres jouent le « type » de traumatisme qu’ils ont vécu avec autant de crédibilité que Marion Cotillard. Mais il y en a beaucoup que cela dérange, qui ne s’en moque pas. Et ce n’est pas parce que l’on agit d’une manière que tout le monde doit en faire de même.

Le jeu de rôle se veut un monde plus ou moins réel. En effet… La part de rêve, d’imagination, de fantasme en est une condition sine qua non. Doit-on en déduire que ces joueurs en mal de justification rêvent de se faire traumatiser? De plus, doit-on en déduire que les comportements tels qu’une vie sexuelle débridée, une haine pour un sexe (ou une race) doivent à tout prix avoir une justification dans (la majeure partie des cas) un traumatisme aussi « important » (dieu que je déteste cet adjectif) comme, par exemple, le viol ou la perte d’un être cher?

Souvent, les vies sexuelles débridées trouvent une excuse dans le viol quel qu’il soit. Parce qu’on ne peut pas aimer le sexe sans avoir été violé?  Faut-il à tout prix trouver une excuse à ce que l’on aime? Le sexe est-il si sale pour qu’on le justifie avec un truc horrible?

Revenons à notre insurgée. Je confirme, en soi, sur le principe, qu’un personnage ait vécu un traumatisme n’est pas dérangeant (même si pour des raisons évidentes désormais, cela me fait grincer des dents) si cela est bien joué et crédible c’est à dire non pas utilisé pour dire qu’on aime le cul ou qu’on déteste les hommes et que c’est pour ça qu’on est lesbienne/homosexuel ou autre… Aimer le sexe, détester les autres, avoir des pratiques jugées « anormales » est obligatoirement conséquence d’un traumatisme.

Ajoutons que c’est d’un cliché: toutes les personnes violées vont adorer le sexe (ou s’en servir comme une arme), toutes les personnes traumatisées pour x ou y raisons vont détester les hommes/femmes, les faire payer ou autre… La psyché humaine est quelque chose de complexe et visiblement pas à la portée de tout le monde. Utiliser de tels raccourcis dépasse mon entendement. Quel intérêt?

Je ne trouve pas ça mal écrit, je trouve juste la vision des choses vraiment sexiste (peut-être n’est-ce pas intentionnel, le sexisme est quelque chose d’intériorisé pour la plupart d’entre-nous et très difficile à déconstruire, on appelle ça le sexisme ordinaire). Pour exprimer tout haut ce qui est pensé tout bas, nul besoin d’être méchant ou discriminant.

Dois-je évoquer le ton condescendant du type « pauvre homme, tu n’y es pour rien, c’est la société qui t’a fait devenir sexiste »…?  Ce passage là, comme le précédent, est profondément sexiste et choquant. Oui: sexiste. Croire que seules les femmes sont les objets de sexisme est sexiste et étriqué d’esprit. J’ajouterai même discriminant. De toute manière, j’avoue ne pas attendre plus de la part de quelqu’un qui reproche des choses et ensuite fait pareil. Se déconstruire par rapport à des choses inculquées depuis son plus jeune âge, c’est bien. Mais ne vouloir se déconstruire que contre le sexisme…

Concernant le sexisme ordinaire, je renvois à la page de Mme Brigitte Grésy qui, même si elle est vagino centrée (ouille au temps pour toutes les autres femmes), donne une définition correcte (tout en ne l’étant pas: comme si le rose n’était que pour les femmes, la blague).

Du coup, il y a sexisme ou pas?

Dans ce cas précis,oui et non. Oui, parce que même les plus avancés sur le chemin de la déconstruction ont encore des réflexes innés induits par la société. Non, parce que le sexisme de quelqu’un ne se juge pas d’après un post ironique (même si certains le trouvent raté) destiné à un concours et à évacuer un agacement certain.

Je peux néanmoins dire la même chose de la jeune femme que j’ai surnommée l’insurgée. Je suis loin de vouloir décrédibiliser sa démarche que je comprends mais n’approuve pas. Et ce, pour la bonne et simple raison que je pense qu’elle se trompe de combat. Il vaudrait mieux se battre contre le sexisme dans le jeu de rôle écrit (pour ne citer que ce dernier) que contre la personne qui tend à le dénoncer en utilisant une version plus bourrine.

Je ne peux aussi que conseiller que quand on veut se battre contre le sexisme, on tâche de ne pas l’être soi-même. Sinon, comment faire passer un message? Le sexisme atteint tout le monde: femme ou homme. Que l’on soit cisgenre ou trans, binaire ou non.

Pour revenir à une généralité, le sexisme (qu’il soit ordinaire ou non) est on ne peut plus présent dans le monde du rpg écrit. Il est simplement là où on refuse de le voir.

Revenons au fait d’être rôliste…

Je suis donc féministe tout en étant une rôliste confirmée depuis plus de 15 ans (et ouais). Je fais les deux tout en réfléchissant à comment allier les deux. A mon sens, le jeu de rôle est un monde de fantasmes, de rêves, de simulation où tout le monde devrait pouvoir vivre ce qui est rendu impossible dans la vie réelle compte tenu des limites physique, morales, sociétales… Malheureusement, au cours de mes recherches j’ai rapidement saisit que le monde même du rp était limité par le monde réel en lui-même. Par exemple, jouer un frère et une soeur amoureux, c’est mission impossible.

Dans le même ton et comme j’en ai parlé, pour qu’une femme aime le sexe, cela se justifie (majoritairement) par un viol alors que les hommes violés, eux, seront bien souvent des ordures avec les femmes. C’est l’exemple le plus typique, le plus… « normal » (aka qui est devenu une norme). Le viol est in. Qu’il soit féminin ou masculin. Le sexisme est là. C’est l’une de ses formes les plus typiques et pourtant les plus invisibles. Ça c’est du sexisme ordinaire, ça c’est de la culture du viol. Du vrai, du pur et dur. Pourtant, quelqu’un va-t-il protester contre?

Voilà qui est fait pour ma part.

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3 réflexions sur “Peut-on être féministe et rôliste? #1

  1. Je pense que tu as bien cité le mot-clé dans cette histoire : « empathie ».

    L’usage du mot en -lope (non, pas antilope) par Florimon était peut-être maladroit, mais je n’y ai pas vu de la malveillance en soi, encore moins à l’égard de toutes les vraies femmes.

    En revanche, le sujet qu’il aborde n’est pas forcément malveillant en soi non plus, mais c’est bien plus maladroit et potentiellement insultant à l’égard des victimes que son petit mot. Ceux qui jouent les personnages qu’il dénonce ne pensent pas forcément à mal, mais s’ils ne prennent pas conscience du problème que peut poser leur façon de jouer, bien oui, c’est potentiellement un manque d’empathie.

    Aujourd’hui, le viol est souvent source de fantasme et on se retrouve souvent à lire des RP « 50 shades » ou « la belle et le bourreau » en bien trash. Chacun ses fantasmes et je ne vais pas parler de considérations morales (quoi que ça me gêne quand je lis une énième nana tout accepter de son tortionnaire sanguinaire), mais il faut aussi accepter que ça puisse faire mal à autrui.

    D’un point de vue ludique, on vient pour jouer, se divertir et potentiellement essayer d’incarner un être différent de soi. Je ne suis pas sûr qu’une victime de viol ait envie de lire les RP des violeurs fictifs ou de victimes se comportant comme les pires caricatures, tout comme une autre n’aura pas forcément envie de lire des RP où un personnage raciste appelle au meurtre d’une communauté.

    Il y a des sujets délicats, et on a tendance à hurler sur ceux qui disent que ce sont des sujets sensibles en les accusant de censure, d’atteinte à la liberté d’expression ou que sais-je. Toujours est-il qu’il y a une bonne et une mauvaise façon d’incarner des personnages « sensibles ». Dire « allez vous faire voir, je fais ce que je veux, les victimes n’ont pas leur mot à dire » est la mauvaise.

    Puis, sérieusement, si on veut jouer une fille qui aime le sexe, je ne vois clairement pas l’intérêt d’ajouter un viol dans le background… Il faut arrêter de regarder des animes de type H !

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai tendance à estimer que l’immense majorité des rôlistes écrits manquent cruellement d’empathie. C’est peut être « trop » comme réaction mais quand on voit que ces mêmes personnes pleurant pour obtenir du respect en pensant que celui là leur est dû mais qui après se foutent de la gueule des autres comme des chacals sur une charogne…

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  2. Oui, je l’ai déjà vu plus d’une fois.

    Ce qui n’aide pas, je pense, c’est que la plupart se considèrent plus ou moins comme des génies au talent supérieur à la masse… Et un génie se doit d’être imbuvable, ça va de soi, ce qui implique d’avoir le droit de se moquer des autres et de tout ce qu’ils peuvent ressentir, pour peu qu’ils aient le malheur de ne pas faire partie de leur petit cercle.

    Outre le fait que ça devient terriblement courant sur le net de mépriser une personne ayant des goûts différents ou une autre opinion, je me demande s’il ne faut pas voir là aussi l’influence de la fiction qui adore présenter les génies comme des types incroyablement asociaux à l’empathie limitée. En gros, c’est la mode d’être un connard car c’est cool… Et des tas de gens applaudiront plutôt que de refroidir les ardeurs du gars.

    C’est une chance que les génies que je croise au boulot soient plus sympathiques que ça…

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